L'Union des Artistes Modernes - U.A.M

Source : Bibliothèque Nationale de France, Direction des collections, Dpt Littérature et Arts, juillet/aout 2012

Dans le milieu des années 20, en France, quelques architectes, créateurs de meubles et décorateurs – Robert Mallet-Stevens, Francis Jourdain, Pierre Charreau, René Herbst, Charlotte Perriand et Le Corbusier - ont la volonté de bouleverser profondément les modes d'habiter en employant des matériaux issus de l'industrialisation (verre, métal, acier) et en appellant à la simplification du décor avec ornement ainsi qu'à l'abandon momentané de l'emploi du bois, cher aux « artistes décorateurs ». Et c'est précisément de la sécession officielle avec le Salon des Artistes Décorateurs de 1929 que naît l'Union des Artistes Modernes(U.A.M.), en rupture esthétique et philosophique avec l'Art déco et poursuivant les tendances avant-gardistes européennes du nouveau siècle.

L'U.A.M. regroupe «quelques artistes et artisans désireux de doter l'homme du XXe siècle d'un cadre raisonnable, c'est-à-dire capable de donner satisfaction à toutes les exigences matérielles et intellectuelles imposées par la conjoncture» (Francis Jourdain,25 années UAM, Ed. Arts Ménagers, Paris, 1956).

Si l'U.A.M. ne se réclame d'aucun mouvement artistique en particulier, l'Union s'inscrit bien dans un héritage de l'art social par la diffusion au plus grand nombre d'un savoir esthétique. Aussi, l'U.A.M. s'affilie aux théories diverses des arts appliqués nées en Grande-Bretagne, à Vienne ou en Hollande depuis la fin du 19e siècle, et bénéficie des réflexions menées par les mouvements artistiques tels que Arts and crafts (1860-1910), la Wierner Werkstätte (1903-1932) ou De Stijl (1917-1931). L'U.A.M. se prévaut également d'une filiation avec l'Allemagne et le Deutscher Werkbund (1907-1933) ou le Bauhaus (1919-1925 ; 1926-1933). L'Union partage cette idée avec le Deutscher Werkbund du regroupement entre artisans et artistes (Henry van de Velde, Walter Gropius, Mies van der Rohe, Le Corbusier) d'une part, et entre entreprises industrielles et la technique d'autre part, autour d'un mêmedessein : la collaboration de l'art, de l'industrie et du travail manuel ; affirmant par là les valeurs morales de la pureté de la forme. Le Corbusier partage ces idées et les diffuse largement en France, il rédige des articles, les publie dans L'Esprit nouveau (revue rationaliste française de l'art constructif international, fondée en 1920), ou écrit l'essai L'Art décoratif d'aujourd'hui, paru en 1926, en proposant des palettes de couleurs et des matériaux à utiliser.

L'U.A.M. fonctionne comme une coopérative. Ses membres s'engagent à présenter leurs créations au cours d'une exposition internationale annuelle à Paris, tout en pouvant exposer ailleurs ; il n'y a pas de jury, et le choix des membres actifs ou invités (membres étrangers comme Walter Gropius) est fait par le Comité directeur de la «société». L'Union couvre l'ensemble des métiers artistiques dans le domaine décoratif : les textiles et les tissus (Sonia Delaunay, Hélène Henri), l'ameublement (Pierre Chareau, Charlotte Perriand), la reliure (Pierre Legrain), l'affiche (Cassandre), le vitrail (Louis Barillet), la typographie. En plus des architectes et des urbanistes (LeCorbusier, Robert Mallet-Stevens), des peintres (Jean Lurçat, Fernand Léger), tapissiers, verriers, céramistes, sculpteurs, graphistes, orfèvres, et décorateurs (Francis Jourdain)...

Un premier manifeste, rédigé en 1934 «Pour l'art moderne, cadre de la vie contemporaine», signe la première période novatrice et créatrice de l'Union. Les années 30 sont les années de l'expansion de l'industrie (notamment dans les moyens de transports : automobile, aviation, navigation) et des innovations techniques (l'acier). C'est précisément en 1935, au cours de l'Exposition internationale à Bruxelles, que Pierre Jeanneret, Le Corbusier, Charlotte Perriand, Fernand Léger, René Herbst et Louis Sognot collaborent pour l'aménagement de l'appartement idéal d'un jeune homme moderne (La Maison du jeune homme) de 63 m² avec salle d'étude et salle de culture physique, du décor (fresques, sculptures) à l'ameublement. C'est l'exemple même de la rationalisation de l'agencement intérieur de l'espace.

«A côté de l'ancien duo : bois et pierre, que nous n'avons jamais négligé, nous avons essayé de constituer le quatuor : ciment, verre, métal, électricité» (manifeste de 1934 de l'U.A.M).

Héritiers du Bauhaus, les créateurs de l'U.A.M. cherchent à exploiter toutes les possibilités nouvelles offertes par les matériaux et les moyens de l'industrie, avec une recherche optimale de confort et de commodité. L'acier devient le matériau privilégié de l'U.A.M., malgré son coût élevé, il a l'avantage d'une finesse de production et d'une rapidité d'exécution. Les membres de l'Union font partie des pionniers de la fabrication en série. Il faut voir là un facteur de progrès : pour René Herbst, elle seule peut offrir un mobilier de qualité, esthétique, pratique et de coût abordable. La production en série induit une fabrication non pas de qualité inférieure mais parfaite dans les détails, solide, rapide et économique. Le mobilier scolaire - chaises, tables et bureaux – se prête à cette édition multiple. L'innovation technologique permet un assemblage rapide, tant dans l'architecture que dans la mise en place d'aménagements d'espaces fonctionnels (Jean Prouvé et l'agencement de cabines de bateau en est un exemple).Les vingt cinq années de création de l'U.A.M., entre 1929 à 1956, s'interrompent avec la dispersion de ses membres pendant la Seconde Guerre mondiale et le décès d'un des fondateurs Robert Mallet-Stevens en 1945.

L'envoi postal du second manifeste «Manifeste 1949» rédigé par l'architecte et urbaniste Henri Pingusson marque la deuxième période des activités de l'Union : les années 50 avec la révolution du quotidien, de la vie domestique, la place du confort au foyer et des tâches ménagères. "L'UAM propose une rationalisation de la construction pour atteindre à l'économie, une normalisation pour entrer dans le cadre de la production en série, une utilisation de toutes les possibilités que nous offre la science moderne, exploitant aussi bien la richesse des matériaux naturels (...) que la nouveauté des matières innombrables dont nous comble l'industrie. (...) L'UAM propose une rationalisation de l'équipement de nos maisons pour alléger les tâches ménagères de la femme, une organisation du logis qui dépasse considérablement les buts purement artistiques adoptés à cette époque et qui répond à ce propos : un bel outil est un outil efficace" (Manifeste 1949).

Le Salon des arts ménagers (1926-1960), connaît une large fréquentation avec l'édition de 1955 sous la verrière du Grand Palais à Paris. Les membres de l'U.A.M. se retrouvent avec la volonté d'œuvrer pour un art de son temps allant de l'urbanisme «jusqu'au plus humble de nos objets usuels». L'application de ces idées se concrétise également dans l'exposition Formes utiles, objets de notre temps, au Musée des arts décoratifs, à Paris en 1949, (par la suite l'association Formes Utiles exposera diversement jusqu'au début des années 80.)

L'U.A.M. s'inscrit dans une utopie politique de gauche (communiste), et loue la prééminence du rôle social du créateur, agissant pour l'amélioration du cadre de vie du plus grand nombre, en prenant en compte les problèmes économiques et sociaux. Ce souhait d'éditer des meubles en grande série (comme René Herbst pour ses meubles en tube d'acier nickelé ou Jean Prouvé), cette volonté de standardisation des objets beaux et utiles, l'emploi de nouveaux matériaux industriels qui jusqu'ici n'entraient pas dans la sphère de la décoration intérieure : métal, verre, acier, verre armé, cuir, caoutchouc, contreplaqué (après la seconde guerre mondiale), aluminium, liège et Celluloïd, font de l'Union et de ses collaborateurs les initiateurs du design en France.

L'importance de l'U.A.M. en France est à replacer dans un contexte plus large, de 1929 à 1956, soit près de 25 années de création, embrassant plusieurs événements marquants de la société française : la crise économique de 1929 et ses répercussions en France jusqu'au début des années 30, le contexte social difficile de l'après-guerre, la phase de reconstruction, ont défini les priorités de la population comme autres, dans lequel l'idéal fusionnel art-industrie n'a pas toujours pu opérer.Le beau accessible à tous demeure une utopie. Le grand public n'adhère pas aux productions en métal des « artistes modernes » jugées austères ; coûteuses à produire, la fabrication se fait en petite série (insuccès commercial de ce mobilier édité par la firme Thonet dans les années 30). L'individualisme artistique même de certains membres de l'U.A.M. voue l'Union a un certain échec, car en-dehors des propositions de créations dans le cadre de la manifestation annuelle et de l'espoir de produire en série le mobilier, certains membres obéissent parfois à une commande précise et souvent luxueuse, réservée à une élite, comme l'aménagement de paquebots ou de bureaux, révélant là un paradoxe au sein de leur activité ; même, si la commande privée représente pour ces avant-gardistes un terrain d'expérimentation où ils trouvent la liberté de créer et l'ouverture d'esprit qui font parfois défaut dans le milieu industriel et commercial, des années 30 au début des années 50. A titre d'exemple, le siège Wassily de Marcel Breuer, fabriqué artisanalement en 1925, ne sera édité en production industrielle qu'en 1952.

L'Union des artistes modernes participe pleinement à l'histoire du design français, là où ses architectes créateurs ont été des pionniers dans la nécessité de produire en série pour répondre aux besoins du beau et de l'utile pour tous. Le terme « design » n'apparaîtra en France que dans les années 50-60, avec l'entrée du pays dans l'époque de la consommation domestique ménagère, de la prééminence du confort du foyer, de l'essor industriel pour les biens d'équipement des Trente Glorieuses, avec aussi l'avènement du plastique qui portera le design vers une autre dynamique. Apparaît également la professionnalisation du métier de « designer », statut créé aux Etats-Unis dans les années 1930 (le parcours de Raymond Loewy en est un exemple). L'objet unique fabriqué par l'artiste-artisan, puis édité en série (même petite), en production industrielle, ouvre l'ère du design industriel.

Parmi les membres de l'U.A.M :

Rose Adler (1892-1969), Charlotte Alix, Pierre Barbe, Louis Barillet (1880-1948), Georges Bastard (1881-1939), Francis Bernard, André Bloc (1896-1966), Jean Burkhalter (1895-1982), Jean Carlu (1900-1997), A.-M. Cassandre (1901-1968), Philippe Charbonneaux (1917-1998)), Pierre Chareau (1883-1950), Paul Colin (1892-1985), Étienne Cournault (1891-1948), Joseph Csaky (1888), Jean Dourgnon (1901-1985), Marcel Gascoin (1907-1986), Adrienne Gorska (1899-1969), Pierre Guariche (1926-1995), Gabriel Guevrekian (1892-1970), Hélène Henry, René Herbst (1891-1982), Lucie Holt-Le-Son, Charles-Edouard Jeanneret (Le Corbusier) (1887-1965), Pierre Jeanneret (1896-1967), Francis Jourdain (1876-1958), Frantz-Philippe Jourdain, Robert Lallemant, Alfred Latour (1888-1964), Jean Lambert-Rucki (1888-1967), Jacques Le Chevallier (1896-1987), Robert Le Ricolais (1894-1977), Claude Lemeunier, Charles Loupot (1892-1962), André Lurçat (1894-1970), Robert Mallet-Stevens (1886-1945), Jan Martel (1896-1966), Joel Martel (1896-1966), Mathieu Matégot (1910-2001), Gustave Miklos (1888-1967), Jean-Charles Moreux (1889-1956), Charles Peignot (1897-1983), Charlotte Perriand (1903-1999), Georges-Henri Pingusson (1894-1978), Claude Prouvé (1929-2012), Jean Prouvé (1901-1984), Jean Puiforcat (1897-1945), Carlo Rim (1905-1989), André Salmon (1881-1969), Gérard Sandoz (1914-1988), Louis Sognot (1892-1969), Roger Tallon (1929-2011), Raymond Templier (1891-1968), Maximilien Vox (1894-1974)

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